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“Le Royaume” d’Emmanuel Carrère ne ressemble à rien !

 

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La dernière fois que j’ai rencontré une réalité nommée « Le Royaume » c’était dans une fiction de littérature de jeunesse. Les jeunes aujourd’hui sont en effet friands d’Heroic fantasy et les ouvrages surfant sur la vague occultiste des différents niveaux de réalité pullulent. Le Royaume en question surgissait totalitaire dans un monde parallèle.

 

Le titre d’Emmanuel Carrère n’annonce pas un livre pour les jeunes loin de là, mais l’on se demande dans quel niveau de réalité se situe le royaume matière de son livre quand, à la fin, le narrateur lâche sa révélation – dans un français tellement travaillé – « c’est pareil » au nirvana !

 

Beau titre en tout cas, convenons-en. Il programme d’y raconter le Nouveau Testament, le Christ et son Royaume qui n’est justement pas de ce monde.

 

Chorus médiatique

 

Il aura fallu malgré tout, qu’au milieu des six cent sept ouvrages de la rentrée littéraire, ce pavé de six cent trente pages émerge. Tout commence là ! Canal + et son Grand journal, Répliques sur France culture, La Grande Librairie sur France 5, jusqu’au lévrier courant plus vite que les autres, le Prix du Monde. Étonnante unanimité des médias mis à part Jean-Christophe Buisson du Figaro Magazine. Toujours plus de journaux, plus de quotidiens et d’hebdomadaires spécialisés pour aller de leur tartine flagorneuse concernant « l’Évangile selon frère Emmanuel ». Parallèlement à cette mousse grandit mon incompréhension au fil d’une lecture à chaque page plus laborieuse.

 

Sauf que voici le petit caillou qui grippe la belle machine médiatique. Le fameux livre n’est pas retenu dans la première liste du Goncourt ! Première déconvenue. La Vie qui appartient au Monde s’en offusque mais le couperet est tombé, il est définitivement « évincé ». Si La Vie s’étonne, moi pas, qui viens précisément de terminer le livre lu de la première ligne à la dernière.

 

Il paraît d’abord assez évident que la mise à l’écart n’a rien à voir avec la prise de recul du livre avec le christianisme. Au contraire, cela aurait dû jouer en sa faveur. Le Royaume n’est-ce pas tout simplement Loisy salué une fois encore « Le Christ a annoncé le Royaume et c’est l’Église qui est venue » ? Le livre qui entend raconter comment Emmanuel Carrère est redevenu plus ou moins athée ne nous dit en réalité pas autre chose ; et l’histoire aurait pu plaire à nos jurés des temps présents, agnostiques et libertaires.

 

Un livre qui ne ressemble à rien

 

Non, la mise à l’écart tient à un autre constat : Le Royaume ne ressemble à rien, n’est en rien littéraire. Certes, il est question d’un chemin parcouru, lu à l’aune de la psychanalyse, de l’amitié, d’une famille qui se demande par exemple comment on peut croire à des choses aussi bêtes quand on est chrétien « rationalisant platement tous les mystères », lu à l’aune d’historiens, d’artistes, bref de grands noms étalés en écran de fumée. Mais ceux qui défendent le livre ne voient que cela et dans une espèce de critique charitable, mélangent l’amour de l’artiste avec la force d’une œuvre artistique, l’intention et l’idée artistique. Qu’on respecte le cheminement même très tortueux d’Emmanuel Carrère est une chose. Qu’on porte aux nues pour cette raison « ces milliers de notes » liées par d’« habiles transitions » en est une autre.

 

Six cents pages donc, écrites sans style, en langage familier voire grossier, à la va comme je te pousse, lourdes de démonstratifs et de présentatifs, voilà Le Royaume. Quatre parties dont on se demande quelle est leur unité tant elles sont truffées de tartines et de digressions sans queue ni tête, voilà encore Le Royaume. Un « moi je » qui s’épanche gratuitement dans une vulgarité raide, voilà  toujours Le Royaume.

 

Ni romancier, ni historien, ni poète. Emmanuel Carrère ne sera rien de tout cela. Restera juste, précise-t-il, l’« enquêteur » parti à la recherche de la vérité du Nouveau Testament, à la recherche d’une vérité fabriquée de toutes pièces. Que de mentions de « j’imagine », « transposons », « scénarisons » ! Le lecteur suit un auteur qui entend passer d’un catholicisme dogmatique à un catholicisme rationaliste, éclairé. Les autorités convoquées et admirées sont alors Renan, Drewermann, Mordillat et Prieur, le « prodigieux érudit » Joachim de Flore, celles de la tradition et de l’Église toujours contestées ou moquées. D’ailleurs si Renan a quelque peu vieilli, Le Royaume, annoncé par trois fois comme rêve de « chef d’œuvre d’artisan », pourrait en devenir la version moderne accessible. On y parle tellement comme tout le monde ! L’auteur se sait d’ailleurs très intelligent pour mener à bien pareille entreprise. Cela va mieux en le disant, et si possible plusieurs fois. En toute modestie naturellement…

 

«  Si je suis libre d’inventer c’est à la condition de dire que j’invente en marquant aussi scrupuleusement que Renan les degrés du certain, du probable, du possible, et juste avant le carrément exclu, du pas impossible, territoire où se déploie une grande partie de ce livre. »

 

L’intention affichée ne laisse pas de gêner évidemment : si fiction il y a, pourquoi avoir regimbé à appeler l’ouvrage roman ? Regardons par exemple cette image inventée de Jésus

 

«  dont on aimerait croire les romans selon lesquels il couchait avec Maria de Magdala ou avec son disciple bien-aimé, malheureusement on n’y croit pas. Il ne couchait avec personne. On peut même dire qu’il n’aimait personne, au sens où aimer quelqu’un c’est le préférer et donc être injuste avec les autres. » 

 

Rapprochements anachroniques pesants

 

Attardons-nous sur la page quatre cent. Un sommet ! On avait déjà lu que la Résurrection de Jésus de Nazareth était illusion, le Jugement dernier impossible. Arrive alors, après sept pages de pornographie autobiographique, l’affirmation de l’impossibilité de la réalité de la Sainte-Vierge où culmine la grossièreté d’un maelström pseudo culturel indigeste. Pour venir à bout de ce que notre moderne Emmanuel, en vrai raisonnable, ne peut croire, il faut toujours plus de réduction du Mystère, de dégradation de sa pureté et de son intelligence. L’abîmer au cœur. Le sommet de cette pureté on la connaît : l’Immaculée Conception ; elle sera donc assassinée. Que dire encore d’une Église qui a retenu l’Eucharistie quand elle aurait dû retenir le lavement des pieds et pas seulement le Jeudi saint ? Que dire d’un Paul « qui n’avait pas de temps à perdre avec les faits et gestes terrestres de Jésus de Nazareth, encore moins  avec les souvenirs des péquenots qui l’avaient entouré de son vivant » Que dire surtout des rapprochements incongrus pesants et incessants, comme ici Jean « djihadiste juif » ou Jésus « Ben Laden »… Les « c’est comme » anachroniques ? une torture dans la lecture.

 

La rentrée littéraire serait écrasée, nous dit-on, par les ventes colossales du livre de Valérie Trierweiller. Nous en venons presque à le comprendre tant des livres comme Le Royaume affichent une prétention aveugle. L’insolence d’une démarche qui triture rien moins que la Bible n’a d’égal que l’inceste consommé avec le petit cercle de ceux qui s’entendent sur le dos des écrivains, les vrais. Qu’on en vienne à parler pour Le Royaume de possible chef d’œuvre relève strictement du coup monté. H.B.

 

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Lire sur le site de La Croix Le Royaume sous le regard d’un bibliste”

Photo : H.B.

Relay Montparnasse, 20 septembre 2014.



“Le Royaume” de Carrère est-il le chef d’oeuvre… par LeNouvelObservateur

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“Merci pour ce moment” de V. Trierweiler : la réponse moderne

 

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Le lire ? Pas le lire ? À vrai dire la question ne s’est même pas posée. Alors que twitter annonçait la rupture de stock dès le jeudi de sa sortie voici que samedi quatre exemplaires de Merci pour ce moment (Les Arènes) s’épanouissaient sur les étagères d’un des Relay de la Gare Montparnasse. En reste-t-il encore quelques-uns de cachés comme cela ici ou là ? Probablement. Six heures de train en tout cas pour l’avaler, cela tombait à pic !

 

Le bal des hypocrites


Beaucoup se sont indignés de ces lignes au nombre desquels trop de femmes. Elles oublient un peu vite comme Apolline de Malherbe sur BFMTV par exemple qu’elles-mêmes pourraient bien correspondre au profil de ces femmes journalistes qu’on repère pour les broyer ensuite tellement facilement. Le passage où la jeune Massonneau est ferrée par François Mitterrand, et partant, par son premier employeur, en dit long sur la façon dont on construit ces « amazones ».

 

Ce livre est une véritable torpille. Faisant fonctionner à plein l’émotion, Valérie Trierweiler n’écrit pas un « roman vrai » de sa vie comme le font tant de VIP pour se protéger d’éventuels procès. Non, c’est un témoignage brut, même pas une autobiographie. Une tranche de vie. « Raconter l’histoire, la vraie ». Pas de prétentions littéraires. Aucune poésie. L’ex firstgirlfriend écrit en chroniqueuse efficace. Comme tous les journalistes publiant. Pas mieux ni pire qu’un FOG par exemple ou qu’un médecin expert sur les futures grandes épidémies. Simplement de l’actu. « Tout ce que j’écris dans ce livre est vrai. » On est très loin de Saint-Simon évidemment mais certaines chutes sont bien travaillées comme celle concernant « l’anecdote » Aquilino Morelle « qui s’est pris tout seul les pieds dans les lacets de ses souliers faits sur mesure. Plus personne ne viendra les lui cirer ».

 

On pourrait se dire que la fin d’une histoire passionnelle, c’est du rabâchage tant ces histoires-là ont déjà dit ce qu’elles avaient à dire, donné même quelquefois des chefs-d’œuvre. Des Liaisons dangereuses à Climats en passant par Dom Juan, le canevas n’est-il pas toujours le même et la catastrophe sûre ? En réalité, si ce livre a tant envie d’être lu, a été arraché par plus de deux cent mille lecteurs en moins de trois jours, un phénomène plus ample que celui d’Harry Potter, c’est qu’il s’y trouve la confirmation de ce que les Français pressentent depuis 2012, confirmation de la surdité, des mensonges d’un président qui avait pourtant voulu son quinquennat sous l’égide du normal, d’un président de gauche qui avait asséné, comme sait l’asséner cette gauche éclairée, qu’avec elle les pauvres et les sans-grade seraient protégés, les femmes seraient libérées et les individus émancipés.

 

Réactions stéréoptypées


Or que voit-on à la faveur de la sortie de ce livre ? De vieilles réactions stéréotypées à l’égard d’une femme à talons hauts qui prend le parti de dire qui elle est, pas celle qu’on a construite de toutes pièces par des opérations com’ puissantes. D’une femme qui refuse d’être « poupée de cire », « vestale ». D’une femme qui refuse de se taire, « soumise et transparente comme une image d’Épinal ». Le portrait de François Hollande en cruel, menteur, ambivalent, double qui en découle est dévastateur. Que ce soit un homme si libre, si représentatif de l’autonomie moderne qui agisse ainsi laisse pantois.

 

Ce que montre très bien le livre c’est la love story au moment où personne n’aurait misé un kopek sur François Hollande à 3% dans les sondages, et encore, quand il y était cité ! Mariée, heureuse avec son second mari et ses enfants, Valérie Trierweiler devient la proie du premier secrétaire du parti socialiste qui n’a aucun scrupule à détourner une femme de son mari, une mère de ses enfants, elle qui lui résiste en pleine gloire à Paris Match. Puis c’est le retournement : une fois qu’elle a abandonné sur ses pressions toute vraie carrière, et à Direct8 et à Paris Match (dans le placard du service culturel), qu’elle cède et qu’à son tour il accède au pouvoir suprême, il la piétine la forçant au silence et dans la foulée à une sacrée coupe dans ses revenus. Passion normale !

 

Elle compatit dans la vraie vie


Le plus pitoyable de ces révélations au vitriol reste naturellement les pages 228-231 où la famille de Valérie Trierweiler, « Sans dents », est raillée au retour d’un dîner de Noël, sous l’expression « Pas jojo ». La blessure au fer rouge est béante et ces lignes fleurant bon la vérité restent le point névralgique de la vengeance. Cosette, fille de caissière et de grand invalide guerre, n’a pas eu de Jean Valjean pour la tirer de l’enfer, et la phrase continuera longtemps de faire son mauvais œuvre. L’explication finale de l’homme blessé très tôt par une Ségolène Royal le castrant dans son envie de pouvoir n’est pas sans finesse. Mais Valérie Trierweiler n’est jamais aussi intéressante que lorsqu’elle parle du milieu d’où elle sort, de ses actions humanitaires : on sent une femme qui ne joue pas la comédie quand elle nous parle du « Secours populaire », des handicapés ou des jeunes filles nigérianes enlevées. Elle compatit dans la vraie vie quand François Hollande en serpent froid se protège dans une forme de nolife.

 

L’incipit du livre comme l’explicit sont deux moments réussis. Les intentions de l’auteur annoncent qu’elle « va ouvrir les malles » ayant « trop besoin de vérité » comme ses résolutions celles de ne plus revenir auprès d’un homme qui l’inonde pourtant encore de SMS. Qui dit qu’ils ne sont pas envoyés comme agissait Valmont envers la présidente de Tourvel ? François lui ment-il encore en roué quand il lui assure qu’il n’a plus de liaison avec Julie Gayet ?

 

Le lecteur est sensible également à un certain fair play dans un examen de conscience qui pointe çà et là : gâchis de son mariage, mal qu’elle a fait à son mari dont elle dit qu’elle est heureuse que ses enfants aient sa classe. Sous-entendre bien sûr que François Hollande n’en a aucune.

 

Malgré son état de grande fragilité, force est de constater que la journaliste politique a trouvé la vigueur pour mener son livre jusqu’au bout, de proposer une relecture d’événements, une révision de choses vues et vécues trop vite interprétées, faits prenant une valeur politique bien réelle. Il y a un courage à saluer. On aurait aimé cependant que ce début de mise au clair sur les constructions politiques et journalistiques aille plus loin.

 

Le Mariage pour tous


Prenons par exemple le mariage pour tous sur lequel la journaliste de Paris Match revient par deux fois. La première pour dire que les opposants à cette loi sociétale font partie de la fachosphère. On tremble que l’entourage du président ait fait croire que les millions de Français descendus par trois fois dans la rue étaient des millions d’extrémistes, on tremble que l’entourage du président ait pu monter pareil mensonge et que l’exécutif soit tombé dans le piège.

 

À la fin du livre, Valérie Trierweiler en parle à nouveau et l’on est en droit de se demander si elle n’a pas participé elle-même au montage.

 

« Je ne suis pas dupe non plus. Dans certaines circonstances, me mettre en avant l’a arrangé. Comme lors du mariage pour tous. François n’a pas reculé malgré les manifestations monstres. Il a tenu cette promesse alors qu’il n’en était pas convaincu au fond de lui évoquant même la liberté de conscience des maires. En découvrant cette formule, je lui ai envoyé un message dans la seconde pour l’avertir que la phrase ne passerait pas. Et effectivement devant le tollé il l’a retirée.

Dans ce combat, je suis allée en première ligne, avec son assentiment, et peut-être même à sa place. Sans doute parce qu’il voit le mariage comme une porte qui se ferme. François n’a jamais compris, sinon de manière théorique, la portée de cette réforme emblématique de la gauche qui restera peut-être sa seule marque dans l’Histoire de France. C’est un joli pied de nez du destin. Je ne doute pas que le mariage pour tous sera la dernière grande réforme de la gauche. (p.314)

Bien sûr, l’anecdote tend à vouloir montrer une fois encore un Président roi nu, girouette, sans convictions qui prend ses décisions on ne sait où, partout sauf en lui-même. Mais penser que le mariage pour tous est un emblème de gauche relève de l’ineptie. Certes, la loi Taubira a été votée sous la gauche mais combien de gens de gauche se sont élevés là contre ? Pensons évidemment à Sylviane Agacinski ou à certains intervenants lors des « manifestations monstres » comme Jean-Jacques Rateau. De fameux fascistes, n’est-ce pas…

 

Non, cette loi inique, sans fondement rationnel, idéologique, bafouant tant de citoyens ne peut venir que de lieux dédouanés de la loi démocratique de réprésentativité du peuple, de cercles initiés sûrs de leurs positions éclairées, de cercles masculins de surcroît ayant exclu depuis tant de siècles les femmes de leurs prises de décision. Ces cercles et ces loges pour ne pas les nommer ne sont ni de droite ni de gauche. Ils sont juste secrets. Et du secret plus que du mensonge, du non-dit, du mystère et de l’ambivalence, il y en a dans ce couple déchiré.

 

L’on regrette donc que Valérie Trierweiler si soucieuse des enfants du Secours populaire n’ait pas voulu comprendre le mal qui va leur être fait, au nom de la loi désormais, mal que la Manif Pour Tous dénonçait à temps et à contre-temps : faire croire que deux mères égalent un père, que deux pères égalent une mère.

 

Qu’il nous voie, qu’il nous écoute


Un chroniqueur disait dans C dans L’air que ce livre c’était pire que l’affaire des diamants de Bokassa sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Je le pense également. Penser que le président était en pleine affaire Gayet et que Valérie Trierweiler essayait le 28 mars 2013 de savoir la vérité au moment de l’interview sur France 2 reste pathétique. Nous étions, nous manifestants de La Manif Pour Tous, sous les fenêtres de France télévisions bunkerisé. Nous disions alors « On veut qu’il nous voie », « On veut qu’il nous écoute »… Ironie du moment ! Valérie Trierweiler ne dit pas autre chose dans son livre. Elle voulait simplement qu’il l’écoute, qu’il la voie. Son histoire c’est la nôtre, renvoie à tant et tant de Français niés, piétinés, dindons de la farce depuis 2012. H.B.

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La Trace du fils de G.-M. Janvier : À la poursuite d’Abel le kid

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Gaspard-Marie Janvier honore la nouvelle rentrée littéraire d’un surprenant roman. La Trace du fils (Fayard) explore, le temps d’une course-western en montagne, le difficile « métier de père ». Pour réussir à approcher les horizons incertains de la paternité, le roman se veut marche au fil des pages.

C’est l’histoire d’une fugue. D’une fugue et d’une traque dans le théâtre d’infinis espaces. Fugue d’un fils. Traque d’un père. À moins que ce ne soit l’inverse. Nous sommes au seuil de l’hiver. Un jeune garçon de dix ans, Abel, disparaît sur les arêtes du Pic de Bure dans les Alpes. Son beau-père Cecil part à sa recherche au lieu de se résoudre à appeler la police. Le retrouver, l’attraper, le ramener vivant, « recueillir le petit », voilà la quête annoncée. Y parviendra-t-il ? Ses propres moyens suffiront-ils ou devra-t-il faire appel aux hommes en uniforme ? L’elfe agile aperçu pour la dernière fois dansant comme un feu-follet sur la montagne promet en tout cas bien du fil à retordre dans sa fuite-recherche paradoxale de père.  Car le père d’Abel, Didier, est mort et Cecil « père B » avait tout bonnement pensé pouvoir prendre le relais. Mais rien de moins simple. Si seulement Cecil savait ce que c’est que d’être père « Qu’est-ce donc qu’un père ? » s’interroge-t-il. La question semblait être faite pour se dissoudre dans l’air du temps … »

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L’été, le temps lent propice à la poésie

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Béatrice Marchal, lauréate du Prix Troubadours, nous livre avec Équilibre du présent un recueil de poèmes simples et beaux. Les relisant à la faveur d’un temps plus lent, je me dis que décidément je les aime ces fragments accessibles et exigeants, chantant une nature grosse de ces arbres médiateurs, bouleaux, pins, chênes, magnolias. Oui, comme nous y invite la quatrième de couverture, restons bien “attentifs à la poésie des scènes de la vie quotidienne saisies sur le vif et aux liens de toute nature qu’au fil du temps nous tissons avec les êtres – mère, père, enfant, ami, conjoint – autant que nous en sommes tissés.”

 

II

À mon père

 

Le vieux chêne

au bord du chemin

enfonce dans la pente un fût

couvert de feuilles et d’humus

 

En prévision de sa coupe lointaine

tu nous rappelles le lieu de sa base

tu rêves à la taille de la bille

Je l’imagine veinée lisse et dure

 

Matière brute et sourde

au chant de l’oisau sur la branche

soubassement solide et nécessaire

forme de ta puissance paternelle

 



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“La Ligne bleue” d’I. Betancourt : le malheur a une histoire

La Ligne bleue

Le bonheur chatoierait-il d’une couleur spécifique comme les voyelles de Rimbaud ? Lui si complexe à poursuivre, si impossible à retenir, fuyant toujours plus à mesure qu’on s’en approche, se contenterait-il de la teinte primaire que lui assigne Ingrid Betancourt dans son premier roman, entreprise très attendue après la splendide réussite de son livre témoignage Même le silence a une fin (Gallimard, 2010) ? Le narrateur de La Ligne bleue le croit dès les lignes d’incipit comme le croiront également Mia et Théo lors d’un moment d’exception à la fin de l’histoire, juste avant la mort. « Bleu et lisse » comme le ciel. Bleu que ne vient troubler aucun nuage, aucune ombre. « Elle contemple l’azur au-dessus de son érable. Le bonheur est bleu. Horizon bleu, eau bleue. » Ainsi s’était ouvert le roman. L’on n’est pas loin du cliché… Déception.

 

Page turner impeccable


Tous les ingrédients pour réussir un succès de librairie à la Guillaume Musso ou à la Patricia Cornwell sont réunis. Construction comme un polar américain, à moins que ce ne soit comme un scénario de film, avec une histoire fragmentée en plusieurs époques, plusieurs points de vue, riche de flashbacks. Chaque chapitre titré se termine sur un suspens qu’on reprendra trois ou quatre chapitres plus loin. La Ligne bleue s’apparente ainsi à un page turner tant les pages se tournent effectivement d’elles-mêmes, tant les lignes s’avalent, fortes de cette construction efficace qui vous entraîne de 1962 à 2006 en passant par l’année charnière de 1974 et la mort du père Mugica dans une temporalité loin de toute linéarité. Des tuilages impeccables comme par exemple la réplique leitmotiv de Théo qui assène fanatiquement sa différence « Nous ne sommes pas comme cela » permettent de s’orienter sans peine. Les thèmes du roman flirtent quant à eux avec des thèmes en vogue et qui plairont comme la voyance et la prémonition se mêlant savamment à l’aventure et à l’amour, les portant même. Pas de poésie mais un style bref, laconique presque minimaliste avec ces phrases sujet/verbe qui s’enchaînent sans fioriture. « Julia partira, la maison et les fleurs resteront. » Le récit se veut alerte comme si la fameuse collection blanche de Gallimard s’adaptait déjà au format de la liseuse numérique qui impose évidemment son style.

 

Julia, c’est l’héroïne du roman. Elle est dotée du pouvoir de voir certains événements à l’avance, se sert de ce don pour essayer de sauver la vie de ceux qu’elle aime : sa sœur Anna qu’elle sauve bel et bien de la noyade, Adriana et Théo qu’elle fait évader en même temps qu’elle de la terrible geôle où la torture aurait eu raison d’eux sinon. Mais aussi le père Mugica, averti pourtant, et qu’elle ne peut extraire à son assassinat programmé. Jusqu’au dernier de ses « voyages »  – comme elle appelle ses transes vers un autre niveau de réalité – qui n’aboutira pas selon ses vœux, mais jouera paradoxalement tout son rôle prophétique dans la vengeance que cherche Théo, Montonero humilié à jamais par l’indignité subie. Les sinistres sbires de la dictature militaire des années soixante-dix en Argentine devaient payer la mort de Gabriel, du frère non violent, victime innocente d’une barbarie innommable.

 

Folie ? Excentricité ? Crise nerveuse ? Troisième œil ? En tout cas, Julia voit. Et le lecteur omniscient voit ce que Julia voit et surtout prévoit à travers les yeux de sa « source ». Cascade narrative opérante. Une fois le don spécial de Julia expliqué, décrypté, l’aventure peut commencer : avec le massacre d’Ezeiza en 1973, étape d’un plan d’extermination des trotskistes, le contexte idéaliste d’une jeunesse de gauche est posé, posé autour de la figure du père Mugica qui « parlait de justice sociale » soutenant que « la lutte armée était un piège et que seule l’action démocratique pouvait venir à bout de la mainmise militaire ». Face à Julia qui l’enjoint de se protéger, il rétorque : « Je n’ai pas peur de mourir. J’ai plus peur que mon évêque m’expulse de l’Église. » Le livre se veut bel hommage de figures courageuses tels ces prêtres pour le Tiers-Monde dénonçant au péril de leur vie les exactions de la junte. La répression anticommuniste, celle d’El Cabo Pavor ou celle d’El Diablo, à Castelar ou à la Mansión Seré, s’abat avec une rare violence sur le groupe d’amis et de frères d’une même cause. Théo, chef de réseau, pâtira le plus, mais rien non plus ne sera épargné aux femmes, toutes jeunes filles ou femmes enceintes. Julia accouchera du fils de Théo en prison. Il s’agit de chercher à faire mémoire à travers ces vies massacrées narrées, vraies quoiqu’elles soient fictives : elles ont nom Rosa, Paola, Adriana et bien sûr Julia. Les détails crus des tortures passent l’imagination. À sa manière Ingrid Betancourt romancière participe à la vulgarisation du regroupement des témoignages collectés par le « Service d’Anthropologie » l’élevant romanesquement au rang de devoir de mémoire. Ces pages les plus nourries, parmi les plus dures du roman, se livrent aussi comme les plus captivantes. Lire La Ligne bleue c’est alors connaître des faits et faire corps avec une souffrance qui a bien sûr moins besoin de consolation que de reconnaissance.

 

Best-seller pour l’été ?

 

On a du mal malgré tout à voir dans ce roman efficace où les débats de fond sont escamotés (1) le beau style de Même le silence a une fin. Le premier roman de l’ex-prisonnière des FARC révèle au contraire une évolution inattendue : l’écrivain n’entend pas écrire un roman comme elle avait écrit un témoignage. Sacrifiant sans doute aux codes des éditeurs qui veulent vendre, l’écrivain offre un opus irrégulier fait d’une action certes nerveuse mais porté par un style plat aux phrases proches pour certaines de maximes éculées. Rançon d’une nouvelle efficacité imposée à l’heure du livre papier malmené ? Peut-être. On s’en veut en tout cas d’émettre cette critique à l’encontre d’une personnalité hors-pair qu’on admire tant et qu’on a écoutée avidement présenter son livre sur les plateaux de télévision et de radio. Mais c’est ainsi. La Ligne bleue – après La Ligne verte de Stephen King – sera sans doute un succès de librairie, un livre peut-être même numéro un dans les listes de livres à lire cet été – et il faudra le lire – mais marquera-t-il son temps d’un point de vue littéraire ? Sans doute pas. H.B.

 (1) On cherche vainement la spiritualité et le pardon dont parlent toutes les chroniques à propos du livre.  

 

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Écouter sur le site de France Inter “Jour de Fred” consacré à La Ligne bleue

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François Sureau sur France Inter : Le Chemin des morts

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En attendant de dire de ce livre que j’ai lu ce qu’on n’aura pas encore dit, de dire tout le bien et le beau que ce petit opus porte, de dire tout ce que je pense de cette fin tellement boulerversante… Ce qui compte c’est l’homme, pas les grandes théories. La leçon est magistrale en une densité rare. En attendant donc, cette émission ! “Profondément politique et superbement littéraire” dit la journaliste à propos du Chemin des morts. Vrai ! H.B.

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Alain Rémond, ses heures saintes, son livre reposoir

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Schubertien. J’ai honte du cliché. Qualifier de musical le style d’Alain Rémond paraît tellement plat. Mais c’est ainsi. Sa prose simple a quelque chose de La Jeune Fille et la Mort. Familière désormais de ses petits livres tristes et beaux, je me suis laissé surprendre une fois encore par les lignes pudiques de l’ancien chroniqueur vedette de Télérama. Oui, disons-le, bizarrement pudiques.

 

Si comme les précédents livres Ce qui reste de nos vies annonce un récit autobiographique, si comme le miroitant Chaque jour est un adieu ce nouvel opus annonce bien des pages disant « je », il ne révèle jamais de « moi » poseur. Alors qu’il ouvre plus grand, et avec d’infinies précautions, les vannes de l’intime, celles-ci pourtant laissent délicatement bien des mystères béants, laissent l’énigme d’une vie toujours plus profonde. La gageure étonne, grosse de redites jamais identiques, répétitions-leitmotive obsédantes. Lignes chant.

 

Les méandres de ces mémoires intérieurs ont leur source. Tout commence par un hangar, une ferme abandonnée, par ces papiers éparpillés, jetés là. Est-ce profanation que de lire en étranger ces bouts de vies offerts à tous ? Oui, bien sûr. C’est entrer par effraction quoi qu’en dise l’air du temps. « Je sais bien qu’aujourd’hui tout se lit, tout se dit à tout le monde, tout est envoyé à tout le monde, tout le monde peut lire ce que tout le monde écrit sur son ordinateur, tout le monde dit tout de soi à de parfaits inconnus ». Mais, concernant Alain Rémond, cela n’arrivera pas. Promis. « Mes lettres resteront cachées, elles resteront secrètes ». Tout est là dans une entreprise qui n’a guère d’exemple. Écrire une autobiographie, mais rester secret ; révéler sa vie, mais ne pas lever le voile. Livre-mystère.

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

 

Comme Jean d’Ormesson qui écrit de sa vie Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, Alain Rémond ne veut pas dire tout. La difficulté lui fait mal car comment s’y prendre quand on ne veut pas en même temps que tout s’envole. D’où la force du verbe « reste » dans le titre, maître-mot du récit. Comme une urgence. Comment laisser une trace humble de vérité ? Faire émerger ce qui demeure quand tout est fini, est-ce même possible ?

 

Qu’on ne se méprenne pas. Alain Rémond ne cherche pas à conjurer la mort, à créer de toutes pièces un anti-destin à la manière d’artistes maniérés, non. Il dessine une trace par ce qui pèse, par ce qui vaut cher, par ce qui est précieux : l’amour. Et l’amour, comme il y en a dans le cœur de l’auteur ! Par « une pluie de fin du monde », il chante cet amour en une « litanie des saints » à lui : son père, sa mère, sa sœur Agnès ». Il « ressuscite des vies disparues » en les passant au tamis d’un cœur amoureux qui pense et se souvient, au filtre du temps qui certes décante comme un vieux vin mais qui en cruel ennemi efface. Il ressuscite, artistement sans styliser.

 

L’alcool avait fait son œuvre de mort dans un bonheur sans nuages, avait  déclaré une guerre sans merci entre le père et la mère, « mort de l’amour, mort à l’œuvre » [1]. Trouver les mots avait été si difficile pour le dire. Il n’est donc pas trop d’une fin d’un monde, d’une fin de son monde qu’est toute mort qui approche pour faire œuvre de vie. Pour dire du père ce qu’on n’avait pas encore dit. « C’est à cela que servent les mots, à cela que sert l’écriture : rendre justice à toutes nos vies précieuses, ne rien oublier, jamais. Garder les traces, comme des braises que l’on peut réveiller d‘un souffle »


Ce qui reste de nos vies ? Comme un lied  avant l’aurore. H.B.


[1] Chaque jour est un adieu, p. 60.

 

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Lire également, sur le site de Marianne, “Alain Rémond, Le papier et la vie”, chronique de Guy Konopnicki.

 

Écouter

Alain Rémond était l’invité de Fance culture le 7 avril dernier.

 

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Mai 13 Rébellion : Daniel Ange appelle à la vérité !

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Voici le gender… Bravo ! pavoisent les bobos ! Bof ! s’exclament les badauds. On en a vu d’autres ! se résignent les sceptiques. Récupération politique ! ratiocinent les médias. Vivement les vacances ! disent les braves gens qu’agitent chômage, pression fiscale, soldes, tour de France, météo, coupe de France… Panem et circences

Écoutez-nous ! Plaident les veilleurs de vingt ans qui, dans vingt ans justement, paieront les pots cassés.

Vieille histoire que celle des Jérémie, Soljenitsyne, Lech Walesa, Nelson Mandela, en leurs temps, moqués, discrédités, calomniés, gardés à vue. Vieille histoire que celle des enfants, pas si collatéraux que cela, de l’apartheid, des camps de concentration, des ghettos, de l’agent orange, des dérives soixante huitardes. Et si, pour une fois, on les écoutait, ceux qui discernent dans la vague qui enfle à l’horizon, ce tsunami incontrôlable qui bientôt, disent-ils, fracassera leurs amours, leurs familles, leurs enfants… non ! nos amours, nos familles, nos enfants car en matière d’idéologie, l’histoire enseigne que les premières victimes sont d’abord les apprentis sorciers, suivis des braves gens que nous sommes.

Les écouter, c’est d’abord les respecter tous, les bobos, les badauds, les sceptiques, les medias, les braves gens et les apprentis sorciers.

DanieL Ange respecte, écoute, comprend, explique à la lumière d’une longue expérience internationale de terrain et d’un formidable travail de documentation. Manifestation de rue ?… Non ! … Manifestation de la vérité !… 

 

MAI 13  REBELLION, Daniel Ange, Éditions du Jubilé, à paraître.(10€)

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Littérature de jeunesse : Clara Lauberlah intéresse

Quatre livres à commander par internet uniquement. Littérature de jeunesse un peu différente par un auteur passionné d’éducation. Un cinquième opus en préparation. 

Jeu-de-disquettes-a-Los-Angeles.jpg A-l-heure-des-marches.jpg Haro-sur-Ymarnage.jpg Charivari-en-coulisses.jpg

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Mes livres cet été

Lire une nouveauté : L’Écriture du Monde, François Taillandier (Stock).

Relire en poche un coup de coeur : Quel trésor ! Gaspard-Marie Janvier. (Points-Grands romans)

Lire l’incontournable qu’on a laissé passer par manque de temps : Même le silence a une fin, Ingrid Betancourt, (folio).

Lire un essai Éduquer est-ce encore possible ?, Francis Mouhot (Mediaspaul).

Lire une nouveauté de littérature de jeunesse Briséïs, Tiphaine Siovel, (Robert Laffont).

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