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Un pèlerinage providentiel. Sur les pas de Benoît XVI, de Paris à Lourdes

benoit XVI

Décryptage | Hélène Bodenez

Le ciel se pare des feux du soir. Sur le pont Notre-Dame, s’agglutine une foule bigarrée, avide de voir, d’entendre, d’accueillir l’insigne visiteur. Calme, elle espère Benoît XVI. Tout groggy encore, on vient juste de sortir de la leçon des Bernardins, époustouflante de clarté, tendue vers une conclusion donnée avec douceur : Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable.

Une femme imposante passe et vocifère, crachant sa haine. Des barrières trop lointaines, le badaud voit se profiler les tours de la cathédrale mais l’écran géant est loin. Magie du téléphone portable, il suivra tout de même, en direct sur Radio Notre-Dame, les enseignements qui se suivent et se répondent toujours plus profondément. Le pape a lancé désormais le pèlerinage marial. En ce jour du saint nom de Marie célébré lors de vêpres grandioses, le successeur de Pierre conclut avec sa première encyclique : En Notre Dame nous avons le plus bel exemple de la fidélité à la Parole divine. […] Dans la Parole de Dieu, Marie est vraiment chez elle, elle en sort et elle y rentre avec un grand naturel. Elle parle et pense au moyen de la Parole de Dieu ; la Parole de Dieu devient sa parole, et sa parole naît de la Parole de Dieu.

Je vous fais confiance, chers jeunes

Soudain une clameur ; le pape vient de franchir le parvis Jean-Paul II. La longue attente des jeunes pèlerins est enfin récompensée. Benoît XVI a les deux trésors de l’Esprit Saint et de la Croix à confier à cette jeunesse turbulente mais disponible. L’exhortation avance, ferme, avec une impressionnante vigueur, une énergie inattendue, une joie communicative également ; la rapidité d’élocution du pape étonne même, s’adapte parfaitement à l’auditoire captivé. Les mots jaillissent, touchent et le courant passe. Le cœur du pape, toujours neuf, est jeune et heureux. L’unité de ses paroles et de ses actes est perçue immédiatement. La jeunesse est bien là, elle acclame l’homme en blanc qui les aime : Je vous fais confiance, chers jeunes, et je voudrais que vous éprouviez aujourd’hui et demain l’estime et l’affection de l’Église.

À minuit, les volontaires distribuent les flambeaux. La récitation du Rosaire, concentré de la profondeur du message évangélique , contemplation du visage du Christ s’élève au gré de la progression des groupes sur le Chemin de lumière . Sur les quais, une grande statue d’argent de la Vierge ; la procession s’ébranle. Les participants ne cessent d’affluer, et à deux heures du matin les troupes ont grossi. Les chants se succèdent, l’unité se fait : grâce aux haut-parleurs mobiles à distance parfaite, on prie les mystères du chapelet, tout le monde chante, que ce soit l’antique Chez nous soyez Reine ou des chants plus swinguants. Les flux étaient tels que l’on se retrouvait tantôt sous une bannière tantôt sous une autre, sans sourciller. Il y avait là quelque chose d’inouï, quelque chose d’exceptionnel dans l’incroyable douceur de cette nuit d’été.

Deux heures et demie de repos plus tard – tout à fait relatif ! – chacun est déjà debout pour la messe des Invalides : elle fut, devant les oliviers de la paix, glorieuse et magnifique, fervente de ses centaines de milliers de participants, de ses milliers de volontaires en blanc ou en orange [1].

D’une science l’autre

Mais incontestablement Lourdes sera le sommet du voyage avec la messe du serviteur des serviteurs sur la plaine, puis la procession eucharistique baignant dans un silence rempli de prière et de la conscience de la présence du Seigneur , procession d’une intériorité extrême en ce dimanche de la Croix glorieuse. Joie de se retrouver par exemple mêlé au pèlerinage diocésain de Quimper. L’évêque reconnaît soudain ses ouailles au foulard vert, quitte sa file et s’approche d’elles. Puis il lance après avoir salué plusieurs personnes : Priez pour le diocèse ! priez pour les vocations ! Un homme de là-bas admet : Il est bien cet évêque, il est pas fier ! … Joie également de voir au milieu des allées, des prêtres en soutanes blanches avec leur étole violette, ils se rendent visibles, disponibles, et les personnes s’avancent, demandent à recevoir la miséricorde de Dieu.

Délicatesse extrême de notre pape le lendemain sur l’esplanade de Notre-Dame du Rosaire, où dans une homélie lumineuse, le vicaire du Christ nous attire dans la compassion de Marie, source de tout amour , étoile d’espérance , pour entrer dans la Passion de son fils, nous appelant à contempler le sourire de notre mère du ciel : Dans le sourire de la plus éminente de toutes les créatures, tournée vers nous, se reflète notre dignité d’enfants de Dieu, cette dignité qui n’abandonne jamais celui qui est malade. Ce sourire, vrai reflet de la tendresse de Dieu, est la source d’une espérance invisible. La journée avait commencé tôt ; la foule s’était pressée autour des malades et les yeux continuaient de briller. Des moines avaient chanté les laudes sous leur drapeau des JMJ de Sydney. Frappé du Receive the power, il flottait fluo dans le vent glacé du matin.

Il faudra bien accepter de comprendre l’insistance du Saint-Père à n’avoir pas voulu réduire sa venue à celle d’un intellectuel de haute stature, et à ne pas s’être laissé phagocyter par les grands de ce monde, fussent-ils tous invités aux Bernardins. Dès le message de la veille de son arrivée en France, donné du Vatican, dès le discours aux autorités de l’État à l’Élysée[2], le pape rappelle que la finalité de ce premier voyage est pastorale, celle au fond d’un fils de Marie qui veut vénérer en pèlerin parmi les pèlerins la mère de l’Église. Plusieurs fois, lors des discours prononcés reviennent en tranquilles leitmotive quelques avertissements : aux Invalides, Benoît XVI classe le savoir comme idole possible au même rang que le pouvoir ou l’avoir. À Lourdes, le pape ne manque pas de citer ce verset tranchant de l’Évangile lors de l’homélie du dimanche : Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits (Mt 11, 25).

Lors de cette même homélie de la messe de la Croix glorieuse, le pape évoque l’humilité qui préside au jubilé : En suivant le parcours jubilaire sur les pas de Bernadette, l’essentiel du message de Lourdes nous est rappelé. Bernadette est l’aînée d’une famille très pauvre, qui ne possède ni savoir ni pouvoir, faible de santé. Quelle est donc cette autre science, supérieure même, donnée ici dans ce beau pays de Bigorre ? Leçon à méditer aussi et à recevoir.

Demeurez heures propices

Le voyage marial est plus important qu’il n’y paraît. Les liens, apparemment lâches, entre les deux étapes du Saint-Père ne seraient-ils pas plus étroits qu’on ne le pense ? Écoutons George Weigel interviewé par Zenit : Je crois que l’on voit clairement, à travers son œuvre théologique des quarante-cinq dernières années que Joseph Ratzinger a une profonde dévotion pour la Vierge et une vision claire de sa place dans l’histoire du salut. L’héritage bavarois du cardinal Ratzinger l’a sans doute aussi prédisposé à une piété mariale sérieuse.

La dimension du voyage à Lourdes ne serait-elle pas proprement eschatologique ? Comprenons bien entendu le mot tel que Benoît XVI l’explique aux Bernardins à propos des moines : Au sens existentiel : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. Dans son autobiographie intitulée Ma vie, le cardinal Ratzinger s’était déjà attardé sur cette curieuse providence : … L’Église au siècle du progrès et de la foi en la science s’est trouvée le plus souvent représentée par des êtres tout simples comme Bernadette de Lourdes, par exemple. À Lourdes, le pape invite à voir clair et à reconnaître par là même l’heure de Dieu que prépare toujours la Vierge immaculée, Porta caeli. L’heure est mariale, l’heure est propice à un retour à Dieu , précisera bien le pape encore à son départ.

Demeurez donc, heures propices, ne cessons-nous de nous redire après ces temps d’exception vécus à Paris et au Sanctuaire des apparitions de la Vierge. En ce mois de septembre 2008, dix ans jour pour jour après Fides et Ratio, deux ans après le tollé de Ratisbonne, Benoît XVI est non seulement venu , mais il est resté [3] et les paroles qu’il a généreusement données à la France se sont inscrites en lettres de feu dans les cœurs et les esprits. Elles nous rééduquent, nous réapprenant les vertus oubliées du signe de Croix, de l’angélus, de la communion, et de l’adoration. Difficile de ne pas les affronter dans une relecture obéissante [4], tant les thèmes abordés touchent le tréfonds de l’âme humaine.

Que conserverons-nous le plus en nos cœurs ? Sans nul doute, les bras ouverts du pape, son regard de bonté mais par dessus tout son ample parole de paix qui fait l’unité.

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[1] Au-delà de l’enthousiasme des fidèles, l’extraordinaire succès du voyage tient à la mobilisation générale de l’Église, de ses prêtres, de ses écoles, de ses scouts et des bénévoles. Benoît XVI soulève la ferveur. Son plus beau message : Il suffit d’aimer par Caroline Pigozzi, Paris Match, 16 septembre. Saint-Louis de Gonzague, Stanislas et Saint-Jean de Passy ont mobilisé, pour la communion sur l’esplanade des Invalides, 1200 volontaires.
[2] La raison première de mon voyage est la célébration du 150e anniversaire des apparitions de la Vierge Marie, à Lourdes.
[2] Allocution très vivante prononcée par Mgr Perrier au début de la messe du 14 septembre. Dans son allocution de départ, Benoît XVI n’a pas caché son désir de revenir en France comme il l’avait d’ailleurs fait à Cologne.
[4] Votre obéissance est, étymologiquement, une écoute, puisque le mot obéir vient du latin obaudire, qui signifie tendre l’oreille vers quelque chose ou quelqu’un. En obéissant, vous tournez votre âme vers Celui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie (cf. Jn 14, 6) et qui vous dit, comme Benoît l’enseignait à ses moines : “Écoute, mon fils, les instructions du maître et prête l’oreille de ton cœur” (Prologue de la Règle de saint Benoît). Vêpres en la cathédrale de Notre-Dame de Paris, 12 septembre 2008.