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Quel trésor ! de G.-M. Janvier, la littéraire aventure

    Quel trésor !

Dans une rentrée littéraire « glauque »[1], le roman d’aventure de Gaspard-Marie Janvier tient une place à part. Certains ont pu sans doute être étonnés, déçus, dépités même, que ce livre « outsider » soit retenu par le jury du Goncourt dans la première liste des douze romans qui compteront en 2012 pour l’obtention du Prix. Avoir été choisi ne relève pourtant d’aucun hasard. D’aucune erreur, d’aucune usurpation. Observons d’ailleurs que sa mise en valeur par l’Académie n’a rien enlevé de surcroît aux autres sorties de la rentrée littéraire puisque les dix membres du jury qui pouvaient en sélectionner davantage ne l’ont pas fait. Que la bataille entre éditeurs fasse rage et qu’une mauvaise critique soit plus relayée qu’une bonne, soit ! Mais, cela paraît bien étrange au regard de cette pépite qui veut célébrer « le trésor des romans ». Quel trésor ! (Fayard) a visiblement de bien grandes qualités à se faire pardonner ! Criantes même, à commencer par celles d’une immense culture qui ne se prend pas au sérieux, d’une écriture énergique qui vous pousse à tourner la page. Outre le bel enchantement que le romancier-poète fait surgir, l’œuvre est antidote à ce qui empoisonne aujourd’hui le livre, à ce qui contribue à le perdre inéluctablement. Complétons donc ici la note déjà publiée le 16 août.

  On n’écrit jamais qu’à l’intérieur de la littérature. L’assertion d’un de nos plus grands romanciers actuels s’applique parfaitement à Quel trésor !. Encore faut-il la connaître bien sûr cette littérature pour goûter le jeu dont s’amuse avec tant de bonheur et tant de légèreté l’humble romancier. On aurait bien sûr l’air cuistre ici si l’on parlait d’intertextualité. Mais engageons-nous tout de même dans cette voie. Rien que les noms des personnages donnent une idée du plaisir à l’œuvre. Si l’on ne connaît pas Stevenson, Conrad, Melville, Jules Verne et tant d’autres, si l’on a oublié L’Île mystérieuse, le mythe de la Toison d’or, il est sûr que l’épaisseur de certains personnages et leur remotivation échapperont, tels Alasdair avec sa pie Lady Franklin sur l’épaule ou encore les figures associées de Microft et de Penlost… La fin du premier livre vous interpelle « La suite, vous la connaissez… »  Vraiment ?

Et vogue la littérature !

  Surprenante invitation à lire et à aimer la littérature, toute la littérature, Quel trésor ! est une révélation optimiste, humaniste, révélation progressive, celle que « le crayon n’est pas perdu », que la force du numérique – le thème est tout en nuances, en filigrane – n’emportera pas les livres si tant est que l’on veuille continuer à raconter des histoires. Les trois moments du roman, les trois voix, augmentés d’une préface et d’une postface joueuses, allant du moins élaboré au plus élaboré, montrent s’il en était besoin que le travail d’organisation du romancier, pour majeur qu’il soit, doit être caché et humble.

  Oui, l’histoire est fragmentée, mais elle perd volontairement son lecteur, et cela fait partie du jeu. Comme dans toute course au trésor, c’est la fin qui donne sens à la course erratique, ici à l’énigmatique trésor. Le roman de Gaspard-Marie Janvier vous invite à cette course, à cette quête. Son livre est la carte perdue des trésors littéraires qui ont fait rêver tant et tant, d’un trésor humain surtout. C’est un plaisir de les chercher. Plaisir de lire perdu ? En tout cas, plaisir de tourner à nouveau la page, avidement, plaisir d’entrer dans l’épaisseur de la folle intrigue, plaisir de rêver en s’élevant dans les airs avec le pilote français Warluis. Qui voudra encore partir les chercher, ces trésors ? S’embarquer pour l’aventure ? Plus qu’on ne croit ! C’est certain… « Peut-être que tel se pense bien habile » qui ne verra dans Quel trésor ! qu’une œuvre éclectique, sans fil conducteur… M’est avis qu’il a perdu un bout du chemin ! H.B

EXTRAIT

Quel trésor !, Gaspard-Marie Janvier, Livre troisième « CUILIDH », Chap. XII, « Une gigue à faire guincher les allongés », Fayard, (pp. 341-342.).

« C’était comme s’approcher de la forge. Les McNeil s’étaient assis autour du cercueil et sur eux vacillait la flamme des bougies. Paupières closes, tête penchée, ils travaillaient leurs notes avec la précision d’un soudeur, pressant contre leur ventre une panse de brebis qu’ils gonflaient au coude avec un soufflet. Les biceps tressaillaient. Les mâchoires étaient tendues comme des tambours. Blair, coincé près de la fenêtre tenait entre ses doigts ronds une petite flûte dorée et n’avait pas l’air de respirer. La longue chevelure noire de Sorcià balançait sur son violon. Rank à ses côtés, raide comme un passe-lacet, faisait sautiller son archet. Un petit accordéon octogonal se tortillait sur les genoux de Bonie. Autour d’eux, sous eux, il n’y avait plus de caisses. Parti le trésor ! Ils jouaient tous, les yeux fermés, sans chef d’orchestre ni meneur ni maître. Et bien qu’ils fissent un raffut d’enfer, à les voir, on eût dit que chacun n’émettait qu’un murmure du cœur. »

Addendum (23 septembre)
Voir chroniques
“De la belle ouvrage, en somme, ni trop révérencieuse ni trop parodique, dont la langue nous gratifie aussi sans lésiner de trouvailles sonnantes et trébuchantes…” 
“Gaspard-Marie Janvier fait pivoter le roman vers ce qu’il a de plus neuf…”
“Les rêves de papier valent souvent bien plus que les trésors réels…”

[1] Adjectif entendu sur une radio et employé par un critique littéraire.