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Dimanche : les fausses routes morale et théologique

Le dimanche en déroute 19-fevrier-2009.png

Décryptage | Hélène Bodenez

 

 Il faut l’admettre : les chrétiens de France se sont peu engagés dans le combat politique du dimanche chômé. Beaucoup sont tombés dans le panneau de la négociation. L’histoire dira s’il était sage de plaider le compromis, mais pour beaucoup, hélas, la défense du dimanche chômé est un sujet secondaire. Comment en est-on arrivé là ?

Les motifs de déception sur la motivation des catholiques de France ne manquent pas. On pense d’abord à ces « hommes sérieux » qui, au nom d’une idéologie éclairée, pensent qu’il y va de « l’éthique de la responsabilité » dans la remise en cause d’un même jour chômé pour tous. Ne les voit-on pas toiser ces pauvres défenseurs d’un monde ancien, englués qu’ils sont encore dans leur « éthique de conviction [1] », sans souci des conséquences de leurs actions ?

Schizophrénie

Fort heureusement, les tenants de « l’éthique de la responsabilité », conscients des effets de leurs actes, font tout ce qu’ils peuvent politiquement pour limiter les effets de leurs modestes certitudes !

À y regarder de plus près pourtant, les conséquences de la loi Mallié ne prouvent pas, loin s’en faut, qu’un grand sens des responsabilités se soit manifesté parmi ses partisans. Parlons plutôt de basse morale de situation : les difficultés rencontrées dans les mises en application révèlent plutôt un pataquès kafkaïen, et on est loin du surplus de consommation attendu pour relancer la croissance, n’en déplaise à Monsieur Attali !

Rien d’autre dans cette autojustification que la fameuse dialectique weberienne qui, justement, porte une lourde « responsabilité » dans la crise morale de la politique contemporaine. Rappelons que cette fallacieuse opposition entre conviction et responsabilité, qui n’est rien d’autre qu’une schizophrénie morale, a été fermement condamnée par l’Église, du concile Vatican II qui appelle à « l’unité de vie » des chrétiens, aux encycliques de Jean Paul II comme Evangelium vitae par exemple ou à la Note doctrinale du cardinal Ratzinger sur l’engagement politique des catholiques. Si le bien moral universel objectif est inscrit dans la conscience de l’homme, le responsable du bien commun ne peut pas désobéir à sa conscience dans l’exercice de ses responsabilités. Disons-le tout net : ce relativisme de conviction est précisément irresponsable.

Pratiquement, la question est de savoir si celui qui fait travailler le dimanche se rend coupable d’un manquement à la morale commune : la réponse est clairement oui puisqu’il transgresse l’interdit de travail permanent posé par le code d’éthique universel que sont les Dix Commandements. Allons plus loin : à la question de savoir si à certaines conditions, on peut travailler le dimanche, certains cas possibles ont été depuis longtemps explorés par l’Église « experte en humanité », comme celui par exemple de travailler pour obéir à un supérieur.

N’est-il pas dès lors aggravant que les « supérieurs » de ce monde, qui entre autres votent les lois, obligent [2] les « subordonnés » à travailler le dimanche ? Ne sont-ils pas doublement coupables ? et d’autant plus coupables s’ils sont chrétiens et qu’ils relèguent à tort dans la sphère de l’éthique de conviction l’obéissance à leur conscience ? Les patrons dits chrétiens ou les éditeurs chrétiens qui relaient le poison de la schizophrénie morale commettent là des actes graves.

Sociologie

L’autre motif de déception n’est pas moral mais théologique et spirituel : un livre écrit par un prêtre.

Là encore, nous avons toutes les apparences de grand sérieux avec cette somme de type universitaire à forte teneur sociologique, cinq cents pages pour un titre qui en dit long : Le Dimanche en dérouteLes pratiques dominicales dans le catholicisme français au début du IIIe millénaire (Médiaspaul), préfacé par Mgr Albert Rouet.

À la fin de l’ouvrage, l’auteur avoue que son « travail a nettement montré les limites de l’option du “tout eucharistique” » (sic) (p. 441). Après des propositions de schémas de liturgies dominicales, notamment sans eucharistie tout en gardant le « souci de la dimension du mémorial », l’auteur annonce un angle de pastorale pratique : « Sortir de la logique du “tout eucharistique” ou rien. »

Quoi de plus triste que ce livre qui avalise l’enterrement du dimanche, pire, qui cherche de quoi vivre cette mort au lieu de voir les vraies causes du problème. Étrange que ce soit les fossoyeurs du dimanche depuis tant d’années qui viennent ensuite donner des leçons jargonnantes. Sont-ils les mieux placés pour en parler ? On n’est pas loin de l’apostasie dont parlait Jean-Paul II en ce qui concerne l’Église qui est en Europe.

Pourquoi ne pas rappeler à ces oublieux chrétiens, comme le fait par exemple Jean-François Froger avec son Maître du Shabbat (Ed. grégoriennes), que l’interdit de travailler ce jour-là, qui n’est pas réduit au seul « interdit du commerce », révèle un statut du corps, corps destiné à la résurrection et que pour le prévenir de ne pas s’aliéner à l’usage du monde créé, le commandement auquel l’homme doit se soumettre est prophétique ? que l’eucharistie, sens du dimanche, irruption du monde à venir dans notre temps humain, est la raison du dimanche ? qu’il faut tout mettre en œuvre au contraire pour entrer dans l’option du « tout eucharistique », l’option de la nouvelle manne donnée le dimanche ?

Un petit roman comme celui de Gaspard-Marie Janvier, Le Dernier dimanche (Mille et une nuits), rappelant ces évidences, fait plus de bien que ces cinq cents lourdes pages aux allures faussement ecclésiales, compagnes de la déroute du dimanche.

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[1] Avec de surcroît l’idée que la conviction n’est pas extérieure à soi, comme l’est par exemple la notion de valeur.
[2] Car tout le monde l’admet, le volontariat n’existera pas.